Erika était assise au bar, les jambes croisées sur le grand tabouret, robe noire trop courte et trop décolletée à son âge, un verre de whisky à la main, et ,la tête en arrière, faisant voler ses boucles blondes, elle riait à gorge déployée aux compliments intéressés de l’homme qui la draguait ce soir et dont le regard quitta le visage d’Erika pour descendre plus au sud et s’arrêter à sa poitrine.

« - C’est quoi ton tatouage ? Je peux voir ? », demanda-t-il, une main sur la taille d’Erika, l’autre écartant déjà le large décolleté, ses lèvres prêtes à plonger dans le cou de la belle qui ne semblait pas s’offusquer de cette initiative.

Alors qu’il s’apprêtait à l’embrasser, son regard se posa sur l’œuvre qui se cachait au contour de son sein droit et venait se terminer en dessous de la gorge : Enveloppée dans une longue cape noire, un visage squelettique encapuchonné le regardait de ses yeux noirs en souriant et brandissant une faux.

Le prétendant eut malgré lui un geste de recul, lâchant aussitôt la taille et le décolleté de la demoiselle.

« - Qu’est-ce qui te prend ?, lui demanda celle-ci, étonnée et frustrée d’être interrompue dans ces prémices de parade amoureuse.

-          Plutôt flippant ton tatouage !

-          Tu trouves ?, se moqua cette dernière en riant.

-          Oui je trouve, d’autant plus sur le corps d’une femme ! Ce sont les hommes d’habitude qui portent ce genre de tatouages.

-          Ah bon ? Alors il n’y a que les hommes qui philosophent d’après toi ?

-          Qui philosophent ?, répéta-t-t-il, sans comprendre.

-          Qui philosophent oui, parfaitement !, assura-t-elle. Tout tatouage est symbolique pour une personne. Il représente toujours quelque chose pour celui ou celle qui le porte. Sais-tu quelle signification a celui-ci pour moi ? ».

L’homme secoua la tête de gauche à droite en signe de dénégation.

« - La mort !

-          Oui, ça je l’avais deviné !, s’esclaffa-t-il.

-          Non, tu ne comprends pas. Je veux dire la Mort, la mort et son pouvoir, la mort et sa puissance, la seule ici-bas à décider d’un destin, de sa poursuite ou de sa fin, de la date et de la façon dont il va se terminer. Personne ne peut  prédire de ses décisions. Elle se montre souvent injuste, parfois cruelle, c’est pourquoi la plupart des gens la craignent. Mais pas moi. C’est ma sœur, nous sommes pareilles, je suis comme elle….

-          D’accord…Je crois que tu as bu quelques verres de trop ce soir…., avança-t-il tout en lui retirant son verre de la main.

-          Touche pas à ça !, hurla-t-elle alors en reprenant son whisky d’un geste énergique.

-          Très bien…fais comme tu veux….mais je vais te laisser ma jolie, il sa fait tard, je vais rentrer.

-          Tard ?, répéta-t-elle incrédule en regardant sa montre. Tu plaisantes ? Il est à peine minuit !, s’offusqua l’aguicheuse, déçue.

-          Je sais, mais je devrais être rentré depuis longtemps, ma femme m’attend : je ne suis pas censé être là.

-          Ta femme ? Elle t’attend, tu crois, à minuit ? Moi à mon avis ça fait un bon moment qu’elle roupille ta gonzesse. Tu te feras engueuler demain c’est sûr mais là, tu n’es pas à une heure près ! Raccompagne-moi chez moi d’abord ! Ce serait plus prudent…tu ne laisserais quand même pas une femme seule, et ivre, d’après toi, rentrer chez elle toute seule à une heure aussi tardive…. »

 

Elle s’était rapprochée de lui en parlant et l’enlaçait à présent, le bras droit autour de son cou, la main gauche posée sur son torse, appuyée contre lui de manière à ne pas chanceler, souriante et silencieuse, attendant la réponse de ce prétendant d’un soir qu’elle ne comptait pas laisser filer.

Ce dernier passa son bras autour de sa taille pour la soutenir et l’observa un instant. Elle était ivre morte, désirable, malgré tout, il l’avouait, mais elle ne l’intéressait plus. Les conneries qu’elle venait de débiter l’avaient ramené, lui, à la raison. Sa femme ne méritait pas ça. Surtout pas avec cette femme là. C’était trop glauque, trop facile. Mais c’est vrai qu’il ne pouvait pas la laisser seule dans cet endroit, dans cet état, et à cette heure là. C’était trop dangereux pour elle.

« D’accord, allez, tu as gagné, je te ramène chez toi. ».

Elle sourit, parvint à se remettre debout au prix d’un effort d’équilibre considérable, prit la main de son chevalier servant dans la sienne et l’entraîna jusqu’au parking de l’établissement.

«  C’est laquelle ta caisse ?, se renseigna-t-elle ?

-          Celle-ci, répondit-il en désignant une BM blanche.

-          Wahou ! ça a l’air d’aller pas mal pour toi ! Une BMW, dis donc ! La classe ! ».

Il ignora l‘ironie des compliments et l’aida silencieusement à s’installer sur le siège passager. Il attacha sa ceinture, puis prit place au volant.

Elle luttait pour ne pas s’endormir, bercée par le roulement du bolide, mais elle l’observait néanmoins du coin de l’œil.

« - Des enfants ?, lui demanda-t-elle en baillant.

-          Oui, trois, répondit-il sobrement.

-          Qu’est-ce que tu foutais dans ce bar ? Je veux dire, t’as une femme, trois gosses, une belle bagnole, j’imagine que tu habites dans un quartier pas dégueulasse type banlieue bourgeoise, ça a l’air d’aller pas mal pour toi ! Alors qu’est-ce que tu es venu foutre dans ce taudis ce soir ? J’comprends pas !

-          J’en sais rien, avoua-t-il au bout de quelques secondes de réflexions. Nous nous sommes disputés tout à l’heure avec Clara. J’avais pas envie de rester à la maison. Alors j’ai pris ma voiture et j’ai roulé, sans trop savoir où j’allais. Puis j’ai vu ce taudis, comme tu dis, et comme je ne bois jamais, j’ai vu envie de casser les habitudes pour une fois.

-          Et de te faire une nana au passage….

-          Ça m’a traversé l’idée oui, je le reconnais. Mais j’ai changé d’avis. Clara ne mérite pas ça. Alors je te raccompagne et je rentre.

-          Tu me raccompagnes et tu rentres ? Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Ne me dis pas que je ne te plais pas je ne te croirai pas !

-          Je te l’ai dit : j’ai changé d’avis, c’est tout.

-          On ne change pas d’avis comme ça ! Faut pas déconner ! Tu m’as draguée toute la soirée et maintenant tu me dis « je te raccompagne et je rentre ! » ! Non mais je rêve là !

-          Ecoute, j’ai changé d’avis c’est comme ça. Tu me plais, tu es très jolie, tu as beaucoup de charme, là n’est pas la question, mais je ne veux pas tromper ma femme, c’est tout. Alors oui, je te raccompagne et je rentre. C’est encore loin d’ailleurs ?

-          Non, répondit-elle, vexée et frustrée. D’ailleurs tu peux me déposer ici, je finirai à pieds.

-          Non je te ramène jusque chez toi, tu n’es pas en état et il est tard, je serai plus rassuré de te savoir chez toi quand je m’en irai.

-          Qu’est-ce t’en a foutre ! T’es pas mon père ! T’es pas mon mec non plus ! On ne se connaît même pas ! Pourquoi tu te prends la tête ? Je te dis de me déposer ici et que je finirai à pieds ! Alors arrête la voiture !

-          Mais enfin ça ne va pas ? On est en plein milieu des bois là !

-          Justement c’est parfait, répondit-elle, un sourire sournois au coin des lèvres.

-          Quoi ?

-          Arrête la voiture !

-          Non !

-          Arrête la voiture je te dis !

-          Non ! Pas ici !

-          Tu m’emmerdes ! Arrête cette putain de caisse et laisse-moi descendre ici !

-          Non mais t’es tarée ! Je ne vais te laisser là en pleine forêt, tu dérailles !

-          Arrête ton numéro de chevalier servant ! Comment tu crois que je rentre d’habitude ?

-          Ben je suppose que tu trouves toujours quelqu’un pour te ramener…., ironisa-t-il.

-          Arrête ta caisse ou je le fais avec le frein à main…., menaça-t-elle.

-          Oh et puis tu me fais chier ! Tu veux descendre ? Descends ! ça va bien maintenant ! Je veux te ramener chez toi pour ta sécurité, si tu t’en fous moi aussi après tout ! Allez vas-y- ! Descend ! Hurla-t-il, hors de lui, en pilant la voiture d’un coup de frein.

-          Je vais descendre oui…, répondit elle en susurrant presque, mais avant je veux une dernière chose….

-          Laquelle ?, répondit-il en soupirant, exaspéré.

-          Que tu m’embrasses.

-          Non ! Je t’ai déjà dit que je ne tromperai pas ma femme !

-          Oh mais ça va, embrasser, c’est pas tromper, détends toi !, répondit-elle en riant.

-          Si, embrasser, c’est tromper ! Allez maintenant, sors de ma voiture, dégage !

-          Comme tu voudras ! »

 

D’un geste, elle se détacha, se pencha vers lui, et avant qu’il ne put l’empêcher, l’attrapa par le cou et l’embrassa goulument. Du haut de son décolleté, le sourire de la mort s’élargit. Elle posa un instant la faux sur la poitrine d’Erika, le temps d’extraire son torse squelettique, reprit la faux  dans ses mains et la brandit. La tête de l’homme, impuissant, tomba à ses pieds, près des pédales.

Un sourire satisfait aux lèvres, Erika sortit de la voiture, referma la portière, et s’éloigna dans la pénombre.