1er prix jeunesse de la nouvelle du 22ème concours de littérature et de poésie de la société culturelle « Les amis de la poésie », le 15/06/2003 à Bergerac

Mention très honorable pour le prix de la nouvelle du concours de « l’Ile des poètes 2002 », le 06/02/2003  à Ste Geneviève de bois

3ème prix de la nouvelle du 14ème concours de poésie de la vallée de la haute Dordogne, le 06/09/2003 au Mont Dore

 

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« - Dégage ! Tu  vois bien qu’on ne veut pas de toi ici ! »

 

Cette phrase résonne encore dans ma tête, cinglante, méprisante. Je me rappelle surtout du regard de Mathieu : dédaigneux, prétentieux. Un garçon très sûr de lui, dont les autres avaient peur. Il rackettait les petits, se battait avec les plus grands, répondait aux professeurs. Il était le chef de sa bande. Tout le monde les appelait les «S.H». Je ne savais pas ce que cela voulait dire, mais à en juger par la terreur avec laquelle les autres en parlaient, j’avais tout de suite compris que je devrais me méfier d’eux.

 

J’avais douze ans à l’époque. J’étais orphelin (je n’ai jamais connu mes parents, ils m’ont abandonné à ma naissance). Je venais d’emménager à Austin, capitale du Texas, chez ma troisième famille d’accueil. J’avais intégré cette classe aux alentours de la mi-novembre.

 

J’avais dû subir une nouvelle fois ce qui représentait pour moi une véritable torture : debout, sur l’estrade, devant le tableau, faire face à ces vingt-sept paires d’yeux fixant sur moi leurs regards désapprobateurs, voire menaçants pour certains, franchement hostiles pour d’autres, mais de toute évidence, unanimes en ce point, le message était très clair : je n’avais rien à faire avec eux et je ne méritais même pas qu’ils m’accordent leur attention.

 

Peut-être aurait-il mieux valu que je leur reste indifférent…mais ce ne fut pas le cas.

 

Le professeur m’avait placé à la seule table qui restait : celle qui se trouvait juste devant son bureau. Le cours avait commencé : un cours de mathématiques (j’étais totalement nul dans cette matière. Je n’aimais pas les chiffres : moi, je voulais devenir écrivain). L’enseignant avait tourné un instant le dos à la classe, le temps de tracer un triangle isocèle au tableau. J’avais été alors littéralement bombardé de boulettes de papier provenant de toutes parts. Le professeur s’était retourné, outré, en hurlant qu’il ne tolérerait pas une telle attitude dans sa classe, que c’était inadmissible et qu’ils pourraient m’accueillir d’une manière un peu plus civilisée.

 

« - Eh ben ! Cinq minutes qu’il est là et c’est déjà le chouchou du prof !

 

 - ça suffit Mathieu ! »

 

L’adolescent le défiait du regard d’un air insolent, provocateur même ! Traits durs, cheveux bruns coiffés en brosse (c’était la grande mode à cette époque) : un air de caïd. Il était assez mince et très grand par rapport à moi. Il avait quinze ans mais, en cet instant, j’aurais juré qu’il en avait au moins dix-neuf.

 

Il me regardait maintenant d’un air supérieur et suffisant, un sourire ironique aux lèvres. Je compris  alors que je venais d’avoir le grand honneur de faire la connaissance de mon bourreau.

 

Hormis cet incident, mon premier jour au collège se déroula dans le calme. Mais, dès le lendemain, mon calvaire commença.

 

Quand j’entrai dans la cour, Mathieu m’arracha mon cartable des mains d’un geste brusque, vida son contenu sur le goudron, et bien sûr découvrit Nounours. Nounours était le seul souvenir qui me restait de mes parents : ils l’avaient glissé dans mon couffin en me confiant à l’orphelinat.

Quand il vit ma peluche, Mathieu s’en empara, et dans un éclat de rire moqueur, l’agita  sous le regard complice de ses amis. Je voulus la récupérer mais quand j’allai l’attraper, il leva le bras de sorte que je ne puisse plus l’atteindre.

 

Il la lança ensuite en ricanant à l’un de ses fidèles qui fit de même dès que je m’approchai de lui. Nounours passait ainsi de mains en mains, jeté de plus en plus fort et de plus en plus vite à chaque fois, sans que je ne puisse rien faire pour le récupérer. Finalement la peluche se retrouva de nouveau en proie aux mains de son kidnappeur.

 

Je m’approchai alors de celui-ci, persuadé qu’il allait me la rendre, maintenant qu’il avait bien joué avec. Mais il n’en fit rien. Au lieu de cela, il resta là, à me regarder cruellement avec l’ours dans les mains. Soudain, il sortit un couteau de sa poche et d’un coup sec trancha la tête de Nounours. Après quoi il l’éventra et retira soigneusement la mousse qui était à l’intérieur puis, d’un sourire moqueur, me le rendit enfin.

 

« - La prochaine fois, c’est ton tour ! » m’annonça-t-il en s’éloignant.

 

Je restais hébété, je ne comprenais pas : pourquoi avait-il fait cela ? Pourquoi s’acharnait-il ainsi sur moi ? Que lui avais-je fait pour qu’il me déteste autant ? Et soudain je compris : S.H : skinhead ! La bande à Mathieu était en fait une bande de skinhead ! Et j’étais noir !

 

Je pris alors conscience que les élèves de ma classe étaient tous blancs, y compris le professeur ! Pris de terreur, je repartis chez moi.

 

En me voyant arriver, essoufflé, la dame me demanda ce que je faisais là et pourquoi je n’étais pas en cours.

 

« - Pourquoi m’avez-vous inscrit dans un collège pour blancs ? », lui demandais-je en guise de réponse.

 

« - Ce n’est pas un collège pour blancs. Seulement il est vrai que très peu de noirs habitent ce quartier et par conséquent la majorité des élèves sont blancs, c’est tout.

 

« - Ils sont tous blancs dans ma classe ! Inscrivez-moi dans un autre collège, je ne veux plus retourner là-bas !

 

« - Non mais dis donc ! Pour qui te prends-tu ? On te loge, on te nourrit, on s’occupe de ton éducation et Monsieur ne serait encore pas satisfait ? ! Je ne sais pas comment cela se passait dans ton ancienne famille mais ici c’est moi qui commande et tu retourneras dans ce collège ! Changer de collège ! Tu ne voudrais tout de même pas que je paye le bus en plus ! Celui-là est à deux pas de la maison, tu peux y aller à pieds et que ça te plaise ou non tu iras, un point c’est tout ! C’est compris ? Et d’ailleurs, retournes-y immédiatement ! Tu n’as rien à faire ici ! »

 

J’étais donc retourné en cours, la mort dans l’âme, et évidemment mon cauchemar avait continué : croches pieds dans les couloirs, bombardements de boulettes de papier, humiliations diverses (par exemple, ils me jetaient un verre d’eau au niveau de l’entrejambes et s’écriaient : « regardez ! Le nègre s’est pissé dessus ! »). Moi, je n’osais rien dire.

« Reste indifférent Jeffrey, tu ne peux rien contre eux de toute façon : ils sont trop nombreux. », me répétais-je silencieusement.

 

Mais, très rapidement, la souffrance morale que m’infligeaient les S.H ne leur suffit plus. Ils passèrent à la violence physique. Environ trois semaines après mon arrivée, j’avais été accueilli par un grand coup de poing qui m’avait fait saigner du nez. Cela les avait beaucoup amusés et me rouer de coups était devenu leur jeu préféré. Ils se servaient de moi comme d’un «punching-ball». Dès qu’ils avaient une contrariété, ils me passaient à tabac pour se défouler.

 

Je faisais tout pour les éviter : courir, me cacher, mais ils me retrouvaient toujours. Tous les soirs, je rentrais avec un œil poché ou une dent cassée, à quoi venaient s’ajouter les gifles et les insultes de la dame qui était censée me servir de mère :

 

« - Ce n’est pas vrai ! Tu t’es encore battu ! Décidément, vous, les noirs, vous n’êtes que des bêtes sauvages ! Pas moyen de vous dresser ! » Et pan !

 

J’avais fini par l’accepter ou, du moins, je m’y étais habitué, et je recevais les coups sans broncher. Ceci dura six mois, jusqu’au 29 mai 1985. Ce jour là, Mathieu franchit les limites.

 

Ce matin là, le professeur ayant interrogé Mathieu – naturellement incapable de répondre - sur la leçon d’Histoire que l’on avait étudiée la veille s’était alors tourné vers moi pour m’interroger. J’étais bon élève et affectionnant particulièrement l’Histoire, je n’avais donc eu aucune difficulté à réciter le cours.

 

« - Tu vois Mathieu, je connais tes idéologies et bien que je n’aie pas à les juger, je ne peux pas m’empêcher de te faire remarquer qu’il ne faut jamais se fier ni aux préjugés ni aux apparences. Regarde Jeffrey : il a beau être noir, il n’est pas inculte pour autant, et bien au contraire : lui, au moins, est capable de répondre à ma question, ce qui n’est pas ton cas…» fit alors remarquer le professeur.

 

En prononçant cette phrase, il venait de signer inconsciemment mon arrêt de mort. Je l’avais su en croisant le regard de Mathieu : il était rempli d’une fureur sourde ; si ses yeux avaient été des revolvers, je pense que j’aurais reçu une bonne trentaine de balles en plein cœur. La remarque du professeur l’avait humilié devant sa bande, et j’allais le payer…

 

Je me dépêchai de sortir du cours à la sonnerie et courus aussi vite que je pus me réfugier dans les toilettes. Mathieu ne fut pas long à me trouver.

 

Je m’étais enfermé dans une des toilettes individuelles et j’avais remonté mes jambes de façon à ce qu’il ne puisse pas me voir en se penchant sous la porte. Mais cela n’avait servi à rien : à mon grand malheur, j’étais seul dans les toilettes, et l’unique porte fermée avait suffi à Mathieu pour déterminer ma position. Aidé de sa bande, il la défonça en moins d’une minute.

 

Je le revois, debout devant moi, yeux exorbités, fulminant de colère et de haine. Terrifié, je ne respirais plus, j’attendais la suite…

 

 

Pendant un instant, il me regarda fixement sans rien dire, puis il me donna un violent coup de poing dans le ventre. Je tombai sur le sol, terrassé par la douleur, plié en deux. Je sentis alors un liquide chaud se répandre dans mes cheveux et venir inonder mon visage. Je levai la tête et constatai, consterné, que Mathieu était en train d’uriner sur moi. Quelques secondes s’écoulèrent encore puis il referma sa braguette, déclarant simplement :

 

« - Maintenant, nous sommes quittes ! ».

 

Je le regardai s’éloigner, médusé. Une fois seul, je me rinçais les cheveux dans le lavabo. Machinalement, je me regardai dans la glace, et ce fut à ce moment seulement que je réalisai ce qui venait de se passer. Je me remémorai alors toutes les humiliations et dégradations que Mathieu et sa bande m’avaient déjà fait subir.

 

Ce n’est qu’à cet instant précis que je pris enfin conscience de l’ampleur de l’infâme injustice dont les SH avaient fait preuve envers moi.

 

« Stop. Cette fois, tu es allé trop loin Mathieu ! La partie est terminée. », décidai-je.

 

Fou de rage, je sortis des toilettes et me dirigeai d’un pas décidé vers lui avec la ferme intention de mettre cartes sur tables une bonne fois pour toutes et régler cette affaire définitivement.

 

« - Dégage ! Tu vois bien qu’on ne veut pas de toi ici ! Allez, déguerpis ! Nous, on ne traîne pas avec les nègres, et encore moins avec des bâtards comme toi ! »

 

C’en fut trop pour moi.

 

D’un geste vif qu’il ne put contrer, je tirai le couteau de la poche du jean de Mathieu et le lui plantai dans la poitrine, une fois, deux fois, trois fois ! Je venais de toucher le cœur, le sang jaillissait et je continuais pourtant à m’acharner sur lui. Je ne me maîtrisais plus, j’avais perdu le contrôle de mes actes, je n’étais plus moi-même. Une force surhumaine me poussait, une pulsion indomptable qui me rendait invincible et me portait pour frapper et transpercer cette chaire blanche qui avait si souvent battu et sali la mienne.

 

Je n’étais plus que violence et vengeance. J’avais perdu la raison, mais je ne saurais vous décrire quelle délicieuse et incomparable délectation je ressentis en voyant tout ce sang noir se vider de ce corps blanc.

 

Quand je me calmai enfin, la police arriva : menottes, dernière fois que je respirai l’air libre. Pourtant je n’oublierai jamais l’intense satisfaction que je ressentis à ce moment là, alors que les policiers me poussaient violemment à l’intérieur de leur fourgon.

 

Je fus condamné à la peine de mort avec circonstances aggravantes (j’avais affirmé ne rien regretter et avais refusé de témoigner).

 

Après dix ans passés dans le couloir de la mort, je serai finalement exécuté demain.

 

Certains trouveront sûrement cela juste : après tout, j’ai tué, donc je dois mourir. D’autres compatiront peut-être…

 

Moi, je ne sais pas, je ne sais plus. Tout cela m’est bien égal désormais. Je dois mourir de toute façon, alors pourquoi poser cette question ?

La mort ne m’effraie pas.

 

Aussi sombre que mon histoire, elle, au moins, ne distingue pas l’étoile blanche de l’étoile noire.