Diplôme d'honneur du centre d'art lorrain 2015

 

LA MALEDICTION

 

Il était une fois, dans un royaume de paix, un roi et une reine qui vivaient dans un palais d’or et de plumes. Ils étaient très aimés de leurs sujets car ils gouvernaient avec douceur et justice et veillaient au respect de chacun.

De leur union naquit bientôt une petite fille qu’ils appelèrent Gloria.

Le royaume, très ému par la naissance de l’infante, s’empressa aux portes du palais, chacun tenant à offrir un présent à la bien-aimée petite princesse. Les souverains, touchés par ces témoignages d’affection de la part de leurs sujets, décidèrent d’ouvrir les portes du château à qui voudrait apporter un cadeau à l’enfant.

Une longue procession s’improvisa alors, les gens patientant durant des heures, et des jours entiers pour certains, la file d’attente s’étendant sur plusieurs lieues à la ronde.

Devant une telle abondance, l’on dût organiser les visites. Il fut donc décidé que les sujets pourraient pénétrer à raison de cinq personnes à la fois dans le petit salon dans lequel on avait installé le couffin de la fillette, chaque groupe ne disposant que de trois minutes, et ceci entre lever et le coucher du soleil.

            Ainsi fut fait et les sujets s’empressèrent de déposer leurs cadeaux, d’abord sur une table prévue à cet effet, puis bientôt à même le sol, dans les derniers recoins encore accessibles, sous l’amas d’offrandes faites à la petite princesse. Puis tous courraient au berceau profiter des deux minutes restantes pour admirer la belle et délicate enfant.

« -Comme elle est belle !, s’exclamaient les uns,

-          Elle est magnifique !, s’émerveillaient d’autres.

-          Elle a la grâce de notre souveraine !, soulignaient certains,

-          Elle semble aussi paisible que notre roi ! », déclarait-on.  

Les commentaires étaient tous plus élogieux les uns que les autres ! Le royaume était enchanté par la beauté et le calme de la future souveraine !

Tant de gens se manifestèrent auprès de l’enfant que la procession dura deux semaines entières ! Quatorze jours pendant lesquels des fêtes s’organisèrent spontanément dans les différents villages du royaume pour célébrer la naissance de la petite princesse, alliant musique, danse, et bonne humeur !

 Puis, bientôt, le roi et la reine annoncèrent le baptême de l’infante, précisant cependant, cette fois, après maints remerciements, que seules ses marraines les fées seraient conviées à la réception qui se tiendrait dans la plus stricte intimité. Le royaume applaudit cette annonce dans un nouvel élan d’enthousiasme et quelques jours plus tard on put apercevoir dans le ciel cinq traînées de fumées colorées : une rouge, une jaune, une bleue, une verte et une orangée. Les cinq sœurs venaient d’arriver.

 

« - Célestine ! », s’exclama le roi, d’une voix enjouée, en ouvrant les bras pour y accueillir la fée vêtue de jaune.

-          Sophie !, se réjouit à son tour la reine, en invitant la fée drapée de bleue à venir l’enlacer.

-          Meena, Vilma,  Athénaïs !  Ne restez donc pas en retrait, venez nous saluer, c’est une telle joie de vous revoir ! », encouragea le roi.

La fée vêtue de vert, celle habillée de rouge, et la dernière dans une robe étoilée, s’avancèrent donc à leur tour et prirent part avec plaisir aux joyeuses effusions.

Les cinq fées furent ensuite emmenées dans la chambre duveteuse de l’enfant, aux murs roses molletonnés et au sol de coton à la blancheur immaculée. Au centre de la pièce, dans un berceau de plumes, l’infante reposait paisiblement.

« - Que tu es belle !, murmura la fée Célestine. Tu as déjà un très joli visage, ma petite, et des cheveux fins et souples ! Eh bien ma chérie, mon cadeau, pour toi, sera de te permettre de garder toujours cette grande beauté qui te caractérise déjà ! », déclara-t-elle.

Et aussitôt, elle donna un léger coup de baguette au-dessus du berceau. Quelques étincelles jaunes jaillirent alors et vinrent se poser silencieusement sur le visage de l’enfant avant de disparaître.

« - Pousse-toi ! Laisse-moi passer ! C’est à mon tour !, la pressa Sophie en obligeant sa sœur à lui céder la place. Mmmmm ! C’est vrai que tu es jolie, mon cœur !, reconnut-elle en chuchotant ses mots. Mais ta beauté ne t’attirera que des ennuis si elle n’est pas assortie de l’intelligence qui te permettra d’apprendre, de réfléchir, et de devenir ce que tu voudras être. Ce sera donc le cadeau que tu recevras de ma part petite princesse ! ».

A son tour, elle fit gicler quelques étincelles bleues de sa baguette magique qui vinrent se déposer sans bruit sur le front du bébé endormi.

« - Et moi, déclara Meena, la fée vêtue de vert, qui s’était approchée du berceau, sans bruit, je vais te faire don du courage, et du goût de l’aventure, pour que jamais tu ne t’ennuies et n’enfermes ta vie entre les murs de ce palais, aussi luxueux et douillet soit-il ! ».

Ce disant, elle agita sa baguette au-dessus de l’enfant qui reçut son nouveau don sur les jambes, sans même s’en apercevoir, toujours lovée dans un sommeil profond.

« - Quant à moi, ajouta Vilma, en se penchant sur le berceau de la fillette : je te fais don de la volonté, pour te rendre capable de réaliser tous tes désirs ! ». Et hop, trois petites étincelles rouges vinrent se poser sur le cœur de l’enfant, puis disparurent.

 

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Athénaïs s’approcha à son tour du couffin du bébé et ouvrit la bouche pour parler quand soudain on entendit un POF et une sixième fée, plus âgée que les autres, enveloppée dans des habits sombres, apparut dans la pièce.

« -Mère !, s’écrièrent alors les cinq sœurs.

-          Mais….Mère….Que faites-vous ici ?, osa Célestine dans une voix chevrotante.

-          Voyons, voyons mon enfant, répondit l’arrivante d’une voix calme et assurée, notre royaume baptise sa nouvelle infante, rappela-t-elle, du ton de l’évidence. Croyiez-vous vraiment que j’allais manquer cet évènement ?, demanda-t-elle en redressant la tête avec importance. Je suis déçue, toutefois, je ne vous le cache pas, que vous cinq n’ayez pas daigné m’attendre…., », déclara-t-elle d’un ton accusateur en lançant à ses filles un regard rempli de reproches silencieux.

Les cinq sœurs, terrorisées devant la colère sourde de leur mère, baissèrent la tête, incapables de la regarder dans les yeux, et se rapprochèrent insensiblement les unes des autres, sans même en avoir conscience.

« - C’est que…., commença Meena,

-          Vous dormiez si paisiblement…., poursuivit Célestine,

-          Alors nous n’avons pas….., s’empressa d’ajouter Athénaïs,

-          Osé vous réveiller !, acheva Vilma.

-          Le voyage était si long !, justifia Sophie à la hâte.

-          Oh ! Je vois !, répondit la fée- mère d’un calme glacial. Donc, ce que vous m’expliquez à présent, c’est que je suis trop vieille….C’est bien cela ?, conclut-elle, acerbe.

-          Oh mère, non, vous vous méprenez !, s’empressa Célestine.

-          Oh non mère ! Ce n’est pas ce que voulions dire ! Loin de nous cette idée !, tenta de rectifier Meena.

-          Suffit !, coupa la fée grise dans un mouvement de main intimant l’arrêt. Ces hypocrites tentatives d’excuses m’indisposent…., expliqua-t-elle en s’avançant à pas lents mais sûrs vers le berceau de l’infante. Que lui avez-vous offert jusqu’ à présent ?, demanda-t-elle en examinant le bébé d’un regard spéculateur. Oh, laissez-moi deviner…., coupa-t-elle en voyant Célestine ouvrir la bouche pour répondre. Vous, très chère, vous lui aurez donné la beauté je présume ? », demanda-t-elle en la toisant avec mépris.

La jeune fée acquiesça en silence, tête baissée.

« - Et vous Sophie, je parie que vous avez fait don d’intelligence ? »

La mégère sourit devant le hochement de tête gêné de sa fille.

« - Quant à vous, je présume que vous avez opté pour l’aventure, Meena ?

-          …..

-           Hum, c’est bien ce que je pensais…Et vous ? Vous….La volonté bien sûr ?

-          Oui mère, reconnut Vilma.

-          Qu’espérez-vous ? En faire une enfant parfaite ?

-          Bien sûr que non Mère ! Tout le monde sait que la perfection n’existe pas !, s’empressa Sophie. 

-          En effet, mon enfant, la perfection n’existe pas…et je vais faire en sorte que cette petite princesse s’en rappelle…. ».

Les cinq sœurs retinrent leur souffle, terrorisées en voyant la marâtre lever sa baguette au-dessus de l’infante.

-          Comment s’appelle-t-elle ?, se renseigna la mégère.

-          Gl, Gloria ! », articula Meena d’une voix tremblante.

La fée mère leva les yeux au ciel en signe d’exaspération.

« - Soit ! Dans ce cas, très chère Gloria, je t’offre en cadeau pour ma part…une robe magnifique ! »

Les cinq sœurs s’échangèrent des regards étonnés, puis considérèrent leur mère avec méfiance.

« - Une robe que tu aimeras tellement que tu ne voudras jamais la quitter !, continua la fée-mère. Mais cette robe sera cousue d’orgueil ! Et plus ta confiance en toi grandira, plus ta robe se parera, et s’alourdira ! Ce sera le poids que tu devras traîner avec toi chaque jour, chaque heure de ton existence ! Elle deviendra ta seconde peau ! Et tu ne pourras t’en délester que le jour où tu seras capable d’humilité ! ».

La baguette de la fée-Mère tournoya au-dessus du berceau et un jet de fumée sombre vint descendre sur le visage de l’enfant endormie. La petite inspira dans son sommeil, aspirant en même temps la fumée maléfique, et aussitôt ses langes furent remplacés par une belle robe blanche, à fines bretelles, élégante de simplicité, magnifique par sa matière dentelée, légère, et scintillante, dont le jupon de mousseline ondulante et soyeuse venait s’arrêter au-dessus des genoux de l’infante.

            Les cinq sœurs se regardèrent en silence, jetant des yeux inquiets sur le bel accoutrement dont la petite se voyait à présent revêtue.

«- Ne prenez pas ces airs apitoyés !, gronda la fée-Mère. C’est un service que je rends à cette enfant !, articula-t-elle avec lenteur. Les gens parfaits sont ennuyeux. », expliqua-t-elle avant de disparaître dans un POF, comme elle était apparue.

Les cinq sœurs sortirent alors de leur torpeur et se précipitèrent près du couffin du bébé.

« -La robe est magnifique !, reconnut Célestine,

- Hum, oui, c’est vrai mais c’est seulement pour que la petite en tombe amoureuse et refuse de la quitter.

- Que pouvons sous faire ?, demanda Vilma

-Attendez !, Il reste encore mon don !, proposa Athénaïs.

- Oh oui c’est vrai !, se réjouirent les quatre autres.

- Mais, tu ne peux pas défaire ce que Mère a cousu….

- Non, je n’ai pas ce pouvoir, c’est vrai, reconnut la jeune fée. Mais je peux tenter de lui donner une arme pour la protéger d’elle-même.

- Aurais-tu une idée ?, demanda Sophie, intéressée.

- En effet, j’en ai une…., répondit Athénaïs. Petite princesse, déclara-t-elle alors en se penchant au-dessus de son berceau, je te fais don de la sensibilité et du talent artistique, pour que tu puisses exprimer toutes tes émotions, et t’obliger à aller puiser au fond de toi l’essence de ce que tu es. ».

La baguette tournoya à nouveau autour de l’enfant, et jeta quelques petites étoiles qui vinrent se poser sur le cœur du bébé, toujours en proie à son paisible sommeil.

« - Mais, cela ne l’empêchera pas de devenir orgueilleuse !, objecta Célestine,

-          Non, mais cela Athénaïs ne pouvait l’empêcher, raisonna Sophie. En revanche, elle lui a donné le moyen d’exprimer sa souffrance, ce sera un cadeau utile dans l’avenir, sois en sûre… ».

Athénaïs approuva sa sœur en silence dans un cillement.

«- Mais…le roi et la reine….qu’allons nous leur dire ?, s’inquiéta Meena.

-          La vérité, répondit Sophie dans un murmure. Il faut qu’ils soient au courant, on ne peut pas leur cacher cela !, s’indigna-t-elle,

-          Oui, et d’autant plus que l’attitude qu’ils auront envers leur fille sera déterminante dans l’évolution de sa personnalité et dans le déploiement de sa robe ! , assura Vilma.

-          C’est vrai, renchérit Célestine, nous avons offert tant de choses à cette enfant ! Si ses parents ne prennent pas garde à ne pas lui laisser croire qu’elle est parfaite, elle deviendra orgueilleuse et se gâtera….

-          Oui, il faut les informer de la malédiction que Mère lui a jetée, c’est encore ainsi qu’ils pourront le mieux essayer de la ralentir, même si tôt ou tard, la robe deviendra trop lourde à porter….puisque c’est ce que Mère a souhaité pour cette enfant… ».

Les cinq sœurs rejoignirent alors les parents de l’infante, et leur racontèrent les évènements qui s’étaient produits dans la chambre : les dons de chacune, la survenue de leur mère, puis la malédiction qu’elle avait jetée sur la petite fille.

Les époux échangèrent un regard en silence puis le roi prit la parole.

« - Une robe d’orgueil ? Une jolie tenue qu’elle aimera et ne pourra pas quitter ? Si c’est là toute la malédiction : votre mère s’est montrée clémente ! Je me rappelle de ce que votre tante Maléfice avait admonesté à cette pauvre Aurore ! Condamnée à dormir pendant cent ans ! Une robe d’orgueil, en comparaison, me parait une malédiction bien légère ! Nous sommes chanceux !

-          Oh votre Majesté, ne croyez surtout pas cela !, avertit Sophie. Le cas d’Aurore était bien plus simple à résoudre ! Il avait suffi de plonger tout le royaume dans un profond sommeil également et de guider le prince jusqu’à elle ! Ensuite la vie avait repris son cours, pour Aurore, comme pour les autres ! La malédiction qu’a jetée notre mère à votre fille est bien plus dangereuse ! D’abord, elle n’a posé aucune condition qui permettrait de lever le sort !

-          Si !, objecta Vilma, elle a dit qu’elle ne pourrait quitter sa robe que le jour où elle serait capable d’humilité !

-          Bien sûr, répondit Sophie, mais tu devines comme moi que la simple existence de la robe semble rendre le contre sort impossible !

-          C’est vrai, consentit Célestine. Le cas d’Aurore était beaucoup plus simple et n’altérait en rien sa belle personnalité. Alors que cette robe d’orgueil pourra, potentiellement, rendre cette enfant détestable…

-          Et l’amener à souffrir…., renchérit Athénaïs.

-          Je vous remercie de votre inquiétude, déclara alors la reine, mais je crois que la terreur que votre mère vous inspire altère votre jugement et vous amène à envisager des conséquences plus graves que celles que cette malédiction n’aura réellement. Après tout, l’orgueil, tout le monde en a. Il est bien utile aussi pour avancer dans la vie et accomplir ses rêves. Sans un minimum d’orgueil on n’obtient pas le respect des autres. Et ma foi si notre fille en est pourvue alors cela ne pourra que l’aider dans ses fonctions de princesse et dans l’accomplissement et la réalisation de ses désirs.

-          Je lui ai déjà offert la volonté pour cela, objecta Vilma.

-          Mais la volonté de réaliser quelque chose n’apparaît pas sans que le désir de réussir, l’envie de gloire, ne soient développés auparavant. La volonté ne survient qu’après l’orgueil !, répondit la reine avec assurance.

-          Votre Majesté, tenta alors Meena, à en juger par vos réactions respectives, nous avons le sentiment que vous n’avez pas compris la puissance malfaisante de ce sort, pourtant il le faudrait car votre attitude dans l’éducation de cette enfant jouera un rôle majeur dans sa….

-          Je vous remercie mesdames, mais la discussion est close, trancha le roi. Je vous sais gré de votre inquiétude et veillerai à rester attentif à la longueur de cette robe mais je suis d’accord avec mon épouse. Je pense que vous surévaluez son potentiel maléfique. D’autant plus qu’elle a reçu tant de qualités de votre part qu’elle s’en trouvera finalement protégée.

-          Mais non, au contraire!, objecta Célestine, les différents dons qu’elle a reçus de notre part ne peuvent que renforcer la malédiction ! Seuls vous pouvez par votre attitude éveiller l’humilité chez elle !

-          Très bien, nous y veilleront, mentit la reine pour mettre un terme à cette discussion qui commençait à l’indisposer. Merci à vous mesdames pour tous ces cadeaux fabuleux et ces précieux conseils ! Nous prendrons garde à l’éducation de notre fille, n’ayez pas d’inquiétude à ce sujet.

-          Très bien, répondit Sophie, consciente de l’hypocrisie des propos de son interlocutrice. Dans ce cas, je pense qu’il est temps pour nous de repartir. Nous avons encore un long voyage à faire pour regagner notre lointaine contrée.

-          Mais…., objecta Célestine.

-          ….Saluez nos hôtes, très chère : nous rentrons », coupa Sophie, avant d’incliner respectueusement la tête et de disparaître dans une traînée bleue. Les quatre sœurs restantes se regardèrent un instant puis l’imitèrent,  ne laissant derrière elles que quatre fumées colorées.

 

 

LA MISSIONNAIRE

 

L’enfant grandissait et, grâce au don de Célestine, devenait de plus en plus belle. Son visage fin et délicat, ses grands yeux bleus ouverts sur la vie avec curiosité, ses lèvres framboise bien dessinées, sa chevelure brune bouclée et sa silhouette harmonieuse ne cessaient de provoquer l’emphase autour d’elle :

« - La princesse est vraiment magnifique !

-          Quelle belle enfant !

-          Un vrai petit ange ! »

Les gens n’avaient de cesse de s’émerveiller à son passage.

De même, Sophie avait bien œuvré, et les précepteurs de l’infante s’enthousiasmaient devant sa cette grande capacité à apprendre, cet intérêt qu’elle avait pour tout ce qu’on proposait à son instruction, cette curiosité insatiable qu’elle avait de la vie et des millions de questions qu’elle posait, désireuse de tout savoir, de tout connaître !

« - Cette enfant est vraiment extraordinaire ! Quelle intelligence ! De telles connaissances, à un âge aussi jeune ! », ne cessaient-ils de commenter avec admiration, devant des parents comblés de fierté.

Ces derniers, cependant, ne semblaient pas avoir noté que la robe de l’infante descendait à présent jusqu’à mi-jambe, s’était étoffée et dotée de manches, la dentelle ayant fait place à un tissu cotonneux aux reflets de soie irisés. Ils préféraient contempler avec un amour empli de fierté parentale la perfection de cette enfant, si jolie, si intelligente, dont la sensibilité touchait chaque membre du royaume, auxquels elle attachait une attention si bienveillante, se souciant de leur bonheur, proposant de nouvelles lois pour améliorer leurs conditions de vie, s’adressant à eux comme à des égaux.

La petite princesse s’épanouit ainsi, dans son cocon duveteux, telle un lys dans une serre dorée, adulée de tous, recevant avec plaisir les divers compliments qui pleuvaient sur elle à longueur de temps, par tous et par toutes, et admirant chaque jour un peu plus cette tenue si spéciale, qui ne ressemblait à aucune autre, qui n’appartenait qu’à elle seule, et changeait sans cesse, se parant de couleurs de plus en plus variées et de plus en plus vives, se chargeant de rubans, ceintures et jupons qui venaient l’embellir un peu plus chaque jour.

A ses heures perdues, poussée par le don de Meena et le goût de l’aventure qu’elle lui avait offert, l’enfant aimait s’accouder à la fenêtre de sa chambre, regarder les colombes partir pour de lointains voyages, et rêvait de connaître cette chance un jour.

Et plus elle grandissait, plus elle s’ennuyait, et, plus ce désir de partir à la découverte du monde se faisait pressant et insistant.

Lorsqu’elle atteint l’adolescence, elle demanda à ses parents le droit d’intégrer l’école des missionnaires, ces colombes élites qui partaient dans de lointains pays pour en rapporter des messages. Les parents, d’abord inquiets face au potentiel danger de ses futures missions, finirent malgré tout par capituler et accordèrent l’autorisation demandée avec tant d’emphase !

La jeune princesse rejoignit donc l’escadrille et sa robe se couvrit rapidement de plumes, blanches et soyeuses, suscitant l’admiration des autres étudiants. En bonne élève, studieuse et volontaire, la princesse Gloria s’entraîna si dur que bientôt elle devint la meilleure de tous, et malgré un âge inférieur à celui requis habituellement, fut bientôt capable de se changer totalement en une magnifique colombe à la blancheur nacrée unique, et s’envola pour son premier voyage.

Volant à tire d’aile, attentive à cette nouvelle sensation du vent qui venait chatouiller ses plumes, Gloria planait avec délectation au-dessus du monde, promenant son regard sur ces fabuleux paysages, si différents de ceux de son royaume, humant les senteurs de ces terres inconnues desquelles elle avait envie de tout découvrir, tout apprendre, tout savoir ! La jolie colombe survola donc plusieurs contrées, régalant ses sens de tant de nouveautés, lorsque la perception de cris, au loin, là bas, attirèrent son attention.

            Curieuse, elle inclina alors son vol en direction des clameurs pour tenter de comprendre ce qui provoquait un tel tapage. Elle accéléra l’allure, guidée par les plaintes qu’elle percevait, de plus en plus proches, qui l’intriguaient et l’inquiétaient tout autant. Elle traversa une plaine, franchit le flanc d’une montagne, et comprit qu’elle était arrivée en survolant l’autre versant : sous ses ailes, un plateau encerclé d’un côté par cette montagne, et de l’autre par un immense lac, pour lequel deux tribus se battaient, se disputant manifestement la possession des lieux. Gloria, tentant de comprendre les détails de la guerre que se livraient les deux camps, décida de planer au-dessus de la scène. Elle contempla avec tristesse les flèches lancées par les uns, les cris de colère et de terreur poussés par les autres. Puis les représailles : les rôles s’inversant, les attaquants devenant les attaqués, les uns avançant sur les terres des autres, avant qu’encore une fois, les rôles ne s’inversent à nouveau, dans une lutte qui semblait aussi vindicative qu’insoluble, où aucun des deux camps ne semblaient prêt à tenter de trouver un compromis avec l’autre.

La guerre faisait donc rage au-dessous d’elle, et Gloria prenait des notes, voletant d’un blessé à l’autre, leur demandant de lui raconter les raisons de ces affrontements, les enjeux, essayant d’en trouver les explications en toute neutralité, se remémorant les leçons apprises à l’école des missionnaires :

« Une colombe reste une observatrice, en aucun cas elle ne doit prendre parti ou faire preuve de subjectivité dans ses rapports : les faits, seulement les faits mesdames ! On ne vous demande pas de penser ou de réfléchir selon vos impressions ou vos émotions, mais seulement de rapporter des évènements en toute objectivité, vous en tenir à vos observations et en toute circonstances, s’il-vous plaît : restez professionnelles ! Et si vous devez faire face à un contexte difficile, alors protégez-vous : coupez-vous de vos émotions ! Interdisez-vous tout sentiment ! Car dans un environnement hostile, ils ne pourront que vous mettre en danger ! Je vous le répète mesdames : PRO-FE-SSIO-NELLES ! Voilà ce que l’on attend de vous ! Vous êtes l’élite ! Vous devez être capables d’affronter n’importe quelle situation ! C’est votre devoir ! ».

Alors, la sensible Gloria, sentant les larmes poindre et s’accumuler dans ses yeux devant la détresse des combattant comptant leurs blessés, décida de créer un endroit en elle, qui pourrait contenir tous les pleurs retenus et toutes les émotions qui la fragilisaient. Et puisque Vilma lui avait fait don de la volonté qui lui permettrait de réaliser tous ses désirs, cet endroit se créa, en plein centre de son cœur. Ce dernier s’écarta pour laisser s’incruster une minuscule pierre, belle et brillante comme un diamant,  qui agissait en elle à la manière d’une éponge, aspirant simplement les émotions perçues comme néfastes pour l’en délester, et la rendre à même de poursuivre sa tâche sans se laisser affaiblir par ses sentiments.

La sensible Gloria, ainsi armée, put donc poursuivre sa mission, voletant entre les blessés, évitant elle-même les flèches, essuyant même au besoin les larmes de désespoir de ses interlocuteurs. Elle passa plusieurs mois ainsi, puis, lorsqu’elle estima son travail terminé, la missionnaire décida de rentrer dans son royaume et faire part de ses découvertes.

Sans doute un peu pressée à l’idée de retourner chez elle et revoir les siens, la colombe prit son envol avec hâte, omettant de prendre garde à cette flèche qui volait droit sur elle et qu’elle reçut en pleine poitrine, la pointe venant se planter dans son coeur, juste à côté du petit diamant qui la protégeait.

 

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Etourdie par la douleur de la plaie sanguinolente, Gloria se changea en humaine pour pouvoir utiliser ses deux mains et retirer avec force et courage la flèche profondément plantée dans l’organe. Agacée de s’être ainsi laissée surprendre, et alarmée en voyant le sang maculer les plumes nacrées de sa robe, la jeune femme se munit d’une poignée de feuilles d’un arbre dont elle connaissait les vertus curatives, et s’inventa un cataplasme pour tenter d’arrêter l’écoulement. Souffrant atrocement, elle souhaita en silence que le diamant protecteur d’émotions puisse aussi aspirer cette douleur qui devenait de plus en plus insoutenable.

Grâce au don de Vilma son vœu fut une nouvelle fois exaucé. Le diamant aspira la douleur ressentie, le cataplasme finit par parvenir à arrêter le saignement, et, après avoir nettoyé avec le plus grand soin sa belle robe de plumes pour faire disparaître la tâche, Gloria put enfin reprendre son envol, prenant garde cette fois à éviter toute nouvelle blessure.

Le vol de retour s’avéra cependant difficile. En effet, le diamant semblait arriver par moment à saturation et ne plus être capable d’aspirer à la fois les émotions embarrassantes et la souffrance lancinante. A plusieurs reprises, la jolie colombe fut donc contrainte de suspendre son vol, soit pour verser quelques larmes à l’abri des regards, soit pour hurler de douleur dans un endroit désert de tout témoin, obligée d’attendre que le diamant ne recharge sa puissance d’aspiration avant de reprendre sa route.

Elle arriva cependant bientôt aux portes du royaume, épuisée, blessée, mais ce qui lui importa d’abord fut de prendre le temps de vérifier la blancheur et la brillance de chacune de ses plumes avant de passer la frontière de sa terre natale, et la queue de la colombe s’agrandit encore ...  

 

 

LE MIROIR

 

         En arrivant au palais, la princesse fut accueillie par d’intenses effusions de joie de la part des siens, si heureux du retour de leur bien-aimée. Mais, dès qu’elle le put, Gloria partit rencontrer, dans le plus grand secret, le médecin du royaume, afin de lui faire part de cette blessure qui revenait la faire souffrir si fréquemment.

Pudiquement, elle écarta avec délicatesse les plumes de sa robe pour lui exposer la plaie.

« - Hum, examina-t-il, votre blessure est large et profonde : il faudrait la suturer. Cependant je ne pourrai le faire que si vous acceptez d’ôter votre robe, princesse, car opérer de cette manière m’est impossible.

-          Oter ma robe ?, répliqua Gloria, pétrifiée à cette idée, vous n’y pensez pas ! Et puis vous exagérez les choses. J’ai été blessée c’est vrai, mais j’ai déjà appliqué des feuilles médicinales, j’ai réussi à parcourir des kilomètres ainsi, si la plaie était si béante que vous semblez le dire, cela m’aurait été impossible !, objecta –t-elle, omettant de mentionner l’existence du diamant absorbeur de souffrance.

-          C’est étonnant, je le reconnais !, approuva le médecin. Mais, sauf votre respect, votre altesse, il n’en reste pas moins que cette plaie nécessite d’être refermée, et ceci n’est possible que par le biais d’un acte opératoire que je ne pourrais effectuer que si vous daignez ôter votre robe pour m’en permettre l’accès.

-          Non, répondit la princesse. Moi je reste convaincue que vous exagérez les choses. Ma blessure n’est pas si importante que vous le dites. Et je continuerai à la soigner comme je l’ai fait jusqu’à présent.

-          Comme vous voudrez, princesse, concéda le docteur, mais je dois tout de même vous avertir que si vous n’opérez pas cette plaie, elle ne guérira jamais.

-          C’est ce que nous verrons ! », répondit la princesse sur un ton de défi, avant de quitter le cabinet médical en claquant la porte. Et pas un mot de tout ceci !, ajouta-t-elle en la rouvrant juste  avant de la claquer de nouveau.

Ainsi fit elle : Le temps passa, et comme l’en avait prévenue le médecin, la blessure ne guérit pas. En effet, même si Gloria parvenait à endiguer les saignements, la plaie continuait à l’élancer, régulièrement, et la jeune princesse se reposait de plus en plus sur le diamant protecteur, l’implorant d’aspirer sa douleur, ce dernier lui ôtant en même temps toutes les émotions qui l’avaient jadis mise en danger.

            Ainsi, petit à petit, jour après jour, la princesse Gloria devint de plus en plus dure, son extrême sensibilité d’antan étant chassée de son cœur, comme elle l’avait souhaité un jour, par la pierre qu’elle avait imaginée. Et sa robe s’allongea, encore et encore, gagnant quelques centimètres à chaque fois que la princesse s’en remettait au diamant pour taire ses cris de douleur. Bientôt, elle fut affublée d’une traîne si longue qu’il fallait en permanence deux servantes à la princesse pour se déplacer à travers le palais. De plus la robe s’était chargée de jupons, sous jupons et arceaux qui obligeaient celle qui la portait à la relever de ses deux mains en permanence pour ne pas s’entraver dedans. Le tissu, jadis dentelé, puis de plumes, était aujourd’hui très épais. La robe était cousue à présent d’ un velours sombre, chamarré, brodé de rubans de soie violine, prune, pourpre, bordeaux, et serti de pierres précieuses de toutes sortes, de toutes les couleurs, qui venaient considérablement alourdir son poids, ralentissant la démarche de la princesse, contrainte de porter cet accoutrement, dont elle n’imaginait pas se défaire, à chacun de ses pas.

Un jour, alors qu’elle lissait minutieusement les plis de sa robe chatoyante, assise, adossée à un arbre, à la lisière d’une forêt, et préparait, pensive, l’itinéraire de son prochain voyage de missionnaire, elle rencontra par hasard une licorne qui passait sur son chemin.

« - Mes respects votre altesse, salua la licorne en s’inclinant  humblement devant la jolie princesse dont tout le royaume connaissait les grandes et nombreuses qualités.

-          Bonjour, bonjour, répondit la princesse Gloria pensive, accaparée par ses projets.

-          Vous préparez votre prochain voyage ?, demanda l’équidé en jetant un œil rapide aux notes de la princesse.

-          Hum hum, répondit cette dernière sans même lever les yeux sur son interlocuteur. Et toi ?, demanda-t-elle, polie, as-tu déjà voyagé ?

-          Oh oui, répondit la licorne. J’ai traversé le monde des rêves de part en part, j’ai couru des kilomètres. Mais un jour je me suis égarée, et j’ai posé mes sabots dans un monde hostile, un monde où la magie n’existe pas. Je ne me suis pas attardée très longtemps là-bas, mais néanmoins j’en suis ressortie blessée malgré-tout, répondit la licorne sur le ton de la conversation.

-          Blessée ?, s’écria alors la princesse en se redressant dans un bond, horrifiée. Où, où donc est ta blessure ? Montre-la moi !

-          Juste ici, répondit la licorne en indiquant son poitrail d’un mouvement de tête. Cela ne se voit plus aujourd’hui, expliqua-t-elle, mais j’ai reçu un coup de griffe en plein cœur il y a longtemps. Ma robe a repoussé depuis et la cicatrice est invisible désormais mais elle existe bel et bien.

-          Mais enfin pourquoi me racontes-tu  ceci ? Je n’ai que faire de tes blessures !, s’indigna la jeune femme, à présent debout, ses notes sous le bras, sur le point de s’en aller.

-          Attendez princesse ! implora la licorne. Je ne souhaitais pas vous importuner, se défendit-elle, nous ne faisions que parler, et je ne pensais pas vous choquer ainsi, vous la sensible Gloria : l’aventurière qui a elle-même parcouru le monde, vous qui savez qu’il n’est pas partout aussi duveteux et doré qu’en ce paisible royaume, vous qui êtes vous-même blessée !

-          Moi ! Blessée ! Qui t’a dit ceci ?!, s’insurgea la princesse à présent en furie.

-          Personne, votre altesse, simplement je remarque que votre robe semble tâchée et ne brille pas autant à l’emplacement du cœur que sur le reste du tissu. Et je devine là la marque d’une plaie dissimulée et de soins répétés qui ont fini par altérer votre velours.

-          Ah ah ah ah !, se moqua la princesse dans un ricanement hautain. Moi blessée ? C’est ridicule ! Tu n’oserais tout de même  pas te comparer à moi! Je suis une colombe, la meilleure des élites ! Je suis formée à affronter toutes les situations, à anticiper n’importe quel imprévu, et je suis la meilleure de mon escadrille ! Comment diable pourrais-je être blessée, tu vois bien que ta théorie n’est pas crédible! On m’a enseigné à éviter ce genre de choses, c’est impossible pour moi !

-          Très bien, répondit la licorne, sceptique, alors, dans ce cas, comment expliquez-vous ceci ? » demanda-t-elle, en tendant un miroir à la princesse.

Cette dernière s’en saisit, le tendit devant elle, et l’inclina face à sa blessure. Aveuglée par son orgueil, elle ne perçut pas la tâche dont lui avait parlé la licorne, ne voyant pour sa part que ce tissu soyeux, chamarré et chatoyant de cette robe qu’elle aimait tant, sans noter la différence de teinte pourtant évidente aux yeux de l’équidé. Satisfaite, elle promena alors le miroir sur le reste de sa robe, en étudiant chaque centimètre avec une grande attention, puis remonta la glace jusqu’à son visage pour vérifier la perfection de son maquillage. L’inspection terminée, dans un sourire ravi, elle rendit, dédaigneuse, la glace à celle qui la lui avait prêtée.

 

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-          Hum, il me semble que ta cicatrice n’est pas si bien suturée que tu le dis ma chère ! Elle saigne de nouveau : la douleur t’égare et te fait voir des choses qui n’existent pas. Tu devrais faire examiner ta plaie au plus vite ! », conseilla la princesse avant de tourner le dos à la licorne et quitter les lieux, la traîne de sa robe s’agrandissant encore un peu plus.

 

 

LA DECISION

Plus décidée que jamais à avancer dans ses projets, Gloria rejoignit aussitôt la caserne des missionnaires, ses notes en mains, afin de discuter de sa prochaine mission avec ses supérieurs.

Cependant, si elle ne voyait pas sa blessure, ces derniers remarquèrent l’auréole décolorée aux contours suspects de sa robe, et conseillèrent à la colombe d’ajourner son voyage, lui recommandant vivement de panser sa plaie au préalable.

« - Mais je ne suis pas blessée ! », protesta-t-elle, en vain, face à des chefs qui n’en croyaient pas un mot.

« - Bon d’accord, finit elle par admettre. C’est vrai, j’ai eu une minute d’inattention et j’ai reçu une flèche avant de revenir, mais je l’ai soignée, elle est guérie à présent ! mentit-elle encore.

-          Vous n’êtes pas en état de repartir, trancha son supérieur. Soignez-vous d’abord, nous reparlerons de votre projet après. ».

Gloria, déçue, humiliée, repartit en pleurant à chaudes larmes. Comment était-ce possible ? Comment pouvait-on lui demander de panser une blessure qu’elle mettait tant de soins à dissimuler aux yeux de tous depuis tant de temps ? Comment avaient-ils pu s’en apercevoir ? Elle avait mis tant d’ardeur à la soigner par ses propres moyens et à taire sa douleur ! Qu’est-ce qui l’avait trahie ? Qu’allait-elle faire maintenant ? Elle aimait tant voyager ! Elle n’en pouvait plus de la paisibilité de ce royaume duveteux où rien ne se passait jamais ! Elle voulait tant repartir à nouveau, s’évader de cette prison dorée ! Et on venait de le lui interdire ! Que pouvait-elle bien faire ?

Eplorée, les larmes roulaient le long de ses joues, sans qu’elle ne cherche plus à les contenir, ni à faire appel au diamant protecteur. Secouée de sanglots, elle se laissait aller à la désespérance que lui inspirait cette situation si frustrante et à laquelle elle ne voyait aucune solution envisageable.

« - Pourquoi pleurez-vous ainsi princesse ? », lui demanda alors une voix dans son dos, une main venant se poser sur son épaule.

Surprise, la princesse se retourna et découvrit une fée vêtue d’une robe et d’un chapeau étoilés.

-          Qui, qui êtes vous ?, bredouilla-t-elle rapidement en séchant ses larmes à la hâte.

-          Je suis Athénaïs, la fée qui vous a fait don de la sensibilité quand vous étiez encore bébé, et je dois avouer que je suis assez déçue de voir ce que vous avez fait du joli cadeau que je vous avais offert, reprocha gentiment la magicienne, en fronçant les sourcils, mais en enlaçant tout de même les épaules de la princesse avec une grande douceur.

-          Ma sensibilité pouvait me mettre en danger, se défendit Gloria, il fallait que je me protège.

-          Oui, répondit une fée vêtue de rouge qui venait d’apparaître aux côtés de la première. Et pour cela vous avez créé ce diamant avec ce que je vous avais offert : la volonté !

-          Et vous, qui êtes vous ?, se renseigna la princesse d’une voix lasse.

-          Je suis Vilma, répondit l’arrivante. Et moi aussi, j’aurais préféré que vous utilisiez mon don d’une autre manière !, gronda-t-elle gentiment.

-          Cela dit je reconnais que c’était intelligent !, lança une fée vêtue de bleu qui venait de se matérialiser à son tour.

-          Et courageux !, renchérit une fée habillée de vert qui la suivait de près.

-          Et vous, vous êtes… ?, demanda la princesse, dans un soupir.

-          Sophie, répondit la première, c’est grâce à moi que vous êtes si douée pour apprendre et que vous pouvez faire preuve de si brillantes idées !, se vanta-t-elle.

-          Et moi je suis Meena !, se présenta la seconde. Vous me devez votre courage et votre goût de l’aventure !, expliqua-t-elle avec fierté.

-          Et moi je vous ai offert la beauté !, s’écria une fée vêtue de jaune, haletante, apparaissant à côtés des autres, comme en retard. Je suis Célestine !, renseigna-t-elle avant même que Gloria n’ait eu le temps de poser la question.

-          Et vous êtes encore combien ?, demanda cette dernière dans un sarcasme, d’une voix désabusée.

-          Espérons pour votre altesse que Mère ne se joindra pas à nous ce soir ! C’est elle qui vous a offert cette robe d’orgueil ! C’est à cause d’elle si vous vous trouvez dans un tel désespoir en ce moment !, répondit Sophie.

-          A cause d’elle dites-vous ? Non, je ne crois pas !, répondit la princesse en se redressant avec fierté, soulevant les pans de sa robe de ses deux mains pour pouvoir se tourner totalement face aux cinq soeurs. Il me semble bien plutôt que c’est à cause de VOUS si j’en suis là ! Et notamment de celle qui porte la robe avec les étoiles, là, accusa-t-elle, en pointant Athénaïs du doigt, et dont j’ai oublié le nom !

-          Je m’appelle…commença celle-ci,

-          …Je m’en fiche !, coupa la princesse, emplie d’une colère grandissante à mesure qu’elle parlait. Votre nom m’importe peu ! Pourquoi voudrais-je le retenir ! Voyez où j’en suis grâce à votre fameux présent ! Me voilà blessée, et enchaînée au sol dans cette cage dorée grâce à votre générosité ! Alors merci du fond du cœur !, cracha la princesse avec rancœur.

-          C’est faux !, intervint Sophie. Athénaïs vous avait offert ce présent pour vous libérer de votre orgueil, mais vous avez préféré créer ce diamant et vous couper de vos émotions !, objecta-t-elle.

-          Dans ce cas c’est donc votre faute !, accusa-t-elle en pointant Vilma du doigt. Et bien oui ! Puisque c’est grâce à vous si j’obtiens tout ce que je désire !, argumenta-t-elle avec logique.

-          Certes, certes !, reconnut la fée. Cependant jamais je n’aurais pensé que vous utiliseriez votre volonté pour vous couper de vous-même ! Le cadeau que je vous avais offert était noble et utile, mais vous avez choisi de l’employer d’une telle manière qu’il a fini par se retourner contre vous ! Je ne suis pour rien là-dedans ! C’est votre décision !, se défendit Vilma avec force.

-          Parfait !, répondit Gloria en accablant cette fois Sophie d’un regard mauvais et vengeur. Dans ce cas c’est à cause de vous! C’est vous qui m’avez fait don de l’intelligence non ? C’est donc votre faute si j’ai fait un mauvais choix ! Votre cadeau n’était peut être pas assez généreux ?!, insinua-t-elle, accusatrice.

-          Non, princesse ! Je ne vous laisserai pas dire cela !, objecta Sophie, indignée. Je vous ai offert ce présent avec mon cœur, et je n’en n’ai pas négligé la qualité ! Cette décision que vous avez prise, à ce moment là, de vous protéger de vos émotions, étaient intelligente car nécessaire à votre survie dans de pareilles conditions.

-          Alors c’est peut-être vous la responsable ?!, insinua la princesse en pointant un doigt accusateur sur Meena. Vous m’avez fait don du courage, du goût de l’aventure ! Parfait ! Merci ! Mais aujourd’hui grâce à vous je me retrouve avec cette blessure qui ne guérit pas, qui m’empêche de m’envoler à nouveau, et que je n’aurais jamais eue si j’étais restée tranquillement dans mon royaume !

-          Voyons ma chérie ! Ne soyez pas ridicule !, gronda l’accusée. Vous croyez vraiment que vous auriez préféré une vie dans laquelle il ne vous serait jamais rien arrivé ? Où tous les jours se seraient ressemblé ? Où le danger n’aurait pas existé ? »

La princesse haussa les épaules, agacée.

-          Non Gloria, reprit Sophie, sur un ton plus serein, la seule responsable de tout ceci, comme nous vous l’avons dit, c’est notre mère, et ce cadeau empoisonné qu’elle vous a fait en vous offrant cette magnifique robe d’orgueil dont vous ne voulez pas vous défaire !

-          Non, protesta la princesse, bien que d’une voix plus calme et réfléchie. Cette robe me protège de la sensiblerie qui pourrait ralentir ma progression, elle me pousse vers l’avant, me donne de l’assurance. Grâce à elle j’ai confiance en moi et cela me permet de réussir tout ce que j’entreprends. Les gens m’adorent et m’envient à la fois. Toutes les femmes du royaume me jalousent cette robe unique, changeante, si spéciale ! Dans cette robe je suis la plus belle, la meilleure, celle qui obtient tout ce qu’elle veut. Votre mère m’a fait un cadeau magnifique !

-          Non Gloria !, objecta Célestine. Elle voulait que vous pensiez ceci mais c’est faux ! Chère enfant, l’orgueil n’a jamais été une qualité ! C’est l’orgueil qui vous a poussée à vous débarrasser de cette sensibilité que tout le royaume appréciait tant chez vous ! C’est encore l’orgueil qui vous empêche de reconnaître que votre plaie est trop béante pour pouvoir n’être soignée que par des cataplasmes de fortune comme vous le faites depuis trop longtemps maintenant! C’est l’orgueil qui vous empêche de penser que vous aussi vous pouvez faire des erreurs et que ce n’est pas grave ! Cela ne fait pas de vous une personne moins intelligente pour autant ! C’est cette robe qui vous empêche d’avancer ma jolie ! Regardez-la : il vous faut quatre servantes à présent pour tenir votre traîne, et vous vous épuisez à la porter tant elle est lourde et chargée aujourd’hui ! Ne voyez-vous donc pas quel fardeau elle est devenue pour vous ? Ne comprenez-vous donc pas que l’heure serait venue d’accepter de vous en délester et de regarder votre blessure pour la faire soigner enfin ? La prison dorée à laquelle vous faisiez allusion tout à l’heure, ce n’est pas ce royaume, trésor, c’est cette robe que vous refusez de quitter et qui est en train de vous faire tout perdre, jusqu’au souvenir de cette adorable enfant que vous étiez jadis.

-          C’est vous qui m’avez fait don de la beauté et du goût pour l’esthétique….c’est votre faute…tenta la princesse d’une voix fatiguée, aux sanglots contenus.

-          Vous savez que non, répondit la fée d’une voix douce. Mère a volontairement fait cette robe magnifique précisément pour que vous n’ayez jamais envie de vous en séparer. La beauté de votre tenue faisait partie du sort qu’elle vous a jeté…je ne suis pour rien là dedans…

-          Bien, reprit Sophie après quelques secondes de silence, à présent nous vous avons tout expliqué…nous vous laissons méditer seule sur cette conversation….et si vous utilisez ce que je vous ai offert, vous trouverez la solution à vos tourments, faites-moi confiance !, promit-t-elle.

-          Oui, et mon don pourra vous aider également, assura Athénaïs.

-          Il vous faudra aussi du courage, renchérit Meena, mais je vous l’ai offert…

-          Et beaucoup de volonté !, continua Vilma, mais vous en disposez aussi.

-          Vous avez toutes les armes en mains pour dépasser ce mauvais moment, conclut Célestine. Faites bon usage de ce que nous vous avons offert, les unes et les autres, et vous sortirez de cette impasse grandie et plus légère. ».

 

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A ces mots, les cinq sœurs disparurent, laissant la princesse seule, avec sa robe d’orgueil et une décision à prendre.

La princesse réfléchit durant de longues heures. Elle passa la nuit à se remémorer les paroles des cinq fées. Perdue dans ses pensées, elle faisait glisser le précieux tissu de sa belle robe entre ses doigts, inclinant chacune de ses pierres précieuses pour en admirer le chatoiement, caressant la douceur des rubans satinés, s’attardant sur les différentes nuances de couleurs du tissu chamarré, prenant sa traîne entre ses mains, partagée entre douleur et amour, comme lors d’un adieu.

Finalement, au petit jour, sa décision était prise.

D’un pas cependant hésitant, elle se dirigea jusqu’au cabinet du médecin qu’elle avait déjà rencontré tantôt, et, retenant son souffle, poussa la porte.

« - Je veux opérer ma blessure, annonça-t-elle d’une voix résolue, mais emplie d’une grande tristesse.

-          Très bien, princesse, mais vous avez conscience que cela nécessite de retirer votre robe ? », rappela le médecin, dubitatif.

Gloria hocha la tête sans un mot pour toute réponse et s’approcha de la table opératoire.

Le médecin lui tendit alors une simple chemise à revêtir pour l’intervention puis quitta la pièce.

La princesse s’avança vers le vêtement, le regarda quelques instants en silence, puis, avec précaution, le saisit entre ses doigts. Le tissu était fin, râpeux, beige, imprimé de motifs qui n’avaient pour seul intérêt que de pallier la presque transparence de la tunique tant ils étaient laids.

Gloria poussa un profond soupir. Puis, les yeux embués, ôta sa robe avec délicatesse, les larmes roulant sur ses joues à chaque centimètre de tissu retiré. Bientôt, et pour la première fois de sa vie, elle fut dévêtue. Quelle sensation désagréable ! Gloria se sentit si fragile, si vulnérable ! Vite elle passa la chemise laissée par le médecin et s’allongea docilement sur la table opératoire.

L’intervention se déroula sans encombre. Toutefois, après avoir endormi la princesse pour éviter tout mouvement et toute douleur, le chirurgien sentit que l’aiguille rencontrait une surface dure, a priori étrangère au corps humain… Il décida donc de commencer par retirer ce qui ressemblait à un étrange diamant noir, et qui contribuait manifestement à maintenir la plaie ouverte. Une fois ceci fait, il referma la blessure de manière à ce que la cicatrice reste la plus discrète possible, puis attendit que la princesse se réveille.

« - Comment vous sentez-vous ?, demanda-t-il lorsqu’elle ouvrit les yeux.

-          Bien, je crois, bredouilla-t-elle d’une voix douce, encore dans un demi-sommeil.

-          Je voulais tout de même vous informer : j’ai cru bon de retirer ceci », annonça-t-il en plaçant devant ses yeux le petit diamant noir.

La princesse le saisit entre son pouce et son index, l’observa quelques instants, pensive, puis sourit :

« - vous avez bien fait !, assura-t-elle, satisfaite.

-          Parfait !, dans ce cas chère princesse, l’opération est terminée, je vous laisse libre de repartir ! », déclara le médecin en quittant de nouveau la pièce pour la laisser se rhabiller.

La princesse jeta alors un regard à la chaise sur laquelle elle avait laissé sa robe d’orgueil…qui avait disparu ! A la place apparaissait maintenant une robe, courte, blanche, dentelée, dont les manches s’arrêtaient sous les épaules, et dont la ravissante jupe de mousseline descendait juste en dessous des genoux. La robe était magnifique de simplicité, et si légère à porter !

Gloria rentra au palais au pas de course. Cela faisait tant d’années qu’elle n’avait plus ressenti cette sensation de l’air contre ses jambes. Et c’était si amusant de courir comme une enfant ! Cela lui était impossible avant avec cette robe si lourde mais aujourd’hui elle le pouvait ! Et c’était si agréable ! Et Gloria se concentra sur ses sensations et s’aperçut que tout lui parvenait comme plus clairement : le diamant absorbeur à présent retiré, plus rien ne venait faire écran à sa perception du monde ! Ainsi, les parfums, la sensation du vent, chaque bruit, chaque couleur lui paraissaient aujourd’hui plus vifs et venaient l’atteindre sans qu’elle ne s’en défende. Elle savourait au contraire ces nouveaux ressentis avec bonheur, ne s’arrêtant que pour écrire un poème, ou quelques lignes, au sujet d’un détail qui était venu capter son attention, alors qu’elle courrait à perdre haleine comme un jeune faon découvrant la prairie. Elle arriva finalement au palais et fila toujours avec la même hâte jusqu’à sa chambre :

« - Je suis libre ! », se réjouit-elle en se contemplant dans le miroir….